Les comédies romantiques apprennent aux femmes que le harcèlement est une forme de compliment

Ce billet est la traduction par moi-même d’un article de Chloe Angyal paru sur le Huffington Post le 28 janvier 2016. L’image et les vidéos d’illustration proviennent de l’article original.


Les comédies romantiques apprennent aux femmes que le harcèlement est une forme de compliment

Une nouvelle étude suggère que les comédies romantiques perpétuent des mythes dangereux et incitent à ne pas poursuivre les harceleurs.

Il existe une longue liste de raisons d’aimer les comédies romantiques. Le triomphe du véritable amour. La course frénétique dans l’aéroport. La séance de préparation avec un super rencard. Il existe aussi de nombreuses raisons de détester ce genre. C’est si blanc, si hétéronormatif, si prévisible et cela nous pousse tellement à croire que des femmes bien dotées génétiquement, magnifiques, sont en fait des laiderons ayant besoin d’un relooking. Et il y a maintenant une autre raison d’être méfiant.e : une nouvelle étude suggère que le fait de regarder des comédies romantiques rend les femmes plus enclines à tolérer le harcèlement dans la vie réelle.

Les résultats de l’étude, publiée récemment dans Communication Research, indiquent que les participants qui avaient regardé des films dans lesquels la « poursuite effrénée » de femmes par des hommes était dépeinte comme romantique (comme c’est souvent le cas dans les comédies romantiques), adhéraient plus aux mythes sur le harcèlement.

Les mythes sur le harcèlement sont les idées reçues qui renforcent la sagesse populaire concernant ce crime. Ils comprennent des idées comme « beaucoup de prétendues victimes sont en fait des personnes qui se sont fait désirer et qui ont changé d’avis ensuite », « le harcèlement n’a aucun impact sérieux et durable sur la victime » et la notion que nombre de comportements de harcèlement « pourraient être évités si la prétendue victime avait simplement dit clairement à son harceleur qu’elle n’était pas du tout intéressée par une relation romantique ».

Et puis il y a le mythe qui est central dans tant de comédies romantiques : « Une personne qui va jusqu’à harceler fortement doit être vraiment passionnément amoureuse ». Il vous a harcelé simplement parce qu’il vous aime tant. C’est romantique.

Prenez la scène dans  « Love, Actually » dans laquelle le personnage de Keira Knightley découvre que le meilleur ami de son nouveau mari l’a secrètement filmée tout en la traitant comme une moins-que-rien pendant la même période. Le premier comportement parce qu’il affirme l’aimer, le deuxième dans le but de « se préserver ». Elle est choquée, mais le film nous pousse à fermer les yeux sur le caractère totalement glauque des prises de vue en gros plan qu’il a réalisées et conservées dans son appartement, et au contraire à ressentir de l’empathie avec son amour torturé et à sens unique. Plus tard, lorsqu’il se présente chez le personnage de Keira Knightley et qu’il déclare son amour sans un mot tandis que son mari, son meilleur ami à lui, est assis à l’étage sans avoir conscience de ce qui se trame, c’est supposé être l’apogée romantique de leur histoire, et cela reste l’un des moments préférés de ce classique moderne.

Ou bien prenez l’adorable garçon de 13 ans dans « Crazy, Stupid, Love », qui dit de façon adorable à sa baby-sitter à quel point il l’aime, même lorsqu’elle lui demande, par écrit, d’arrêter. Après l’avoir humiliée publiquement devant ses camarades de classe (deux fois), elle capitule et lui donne une enveloppe pleine de photos d’elle nue pour le faire patienter jusqu’à ce qu’il soit assez âgé pour sortir avec elle. Que c’est romantique ! Peut-être a-t-il appris ce genre de comportement de son père (Steve Carell), qui fouine dans le jardin de son épouse dans l’obscurité après leur séparation et qui tond la pelouse ? Oh, et pendant qu’il fait ça, le personnage de Carell épie son épouse par la fenêtre, à son insu. Bien que le harcèlement dans les comédies romantiques, comme le harcèlement dans la vraie vie, soit perpétré par des hommes à l’encontre de femmes, les personnages féminins dans les comédies romantiques s’adonnent également à du harcèlement qui est décrit comme une preuve d’amour et de passion véritables. Regardez le personnage de Meg Ryan dans « Nuits blanches à Seattle », qui abuse de ses ressources professionnelles et traverse le pays en avion pour rôder devant la maison d’un mec qu’elle a entendu une fois à la radio.

Julia Lippman, le professeur de l’University of Michigan qui a mené cette étude a remarqué que quand les participants regardaient des films dans lesquels la « poursuite effrénée » était décrite comme effrayante, il était moins probable qu’ils adhèrent aux mythes sur le harcèlement. Mais quand ils regardaient une comédie romantique — Lippman utilisait « There’s Something About Mary » — et qu’ils la percevaient comme réaliste, il devenait plus probable qu’ils y adhèrent. En d’autres mots, le fait de regarder des comportements de harcèlement dépeints comme romantiques et prétendument réalistes, augmentait la probabilité que les femmes acceptent le harcèlement comme étant quelque chose de désirable.

Les participants à l’étude de Lippman étaient uniquement des femmes, ce qui est adapté, étant donné que les femmes constituent une majorité mesurable du public pour les comédies romantiques. C’est également important, car ça a des implications pour les poursuites des harceleurs qui ciblent les femmes.

« Les hommes sont encouragés socialement à être persistants et les femmes à en être flattées », déclare Lippman au Huffington Post. « Et 9 fois sur 10, ce n’est pas un problème et ce n’est pas de la violence ». Environ 3,4 millions d’Américain.e.s subissent du harcèlement chaque année ; 78 % des victimes sont des femmes et 87 % des harceleurs/ses sont des hommes. Et Lippman note que, d’entrée de jeu, il peut être difficile de repérer les signaux qui annoncent le comportement malsain et dangereux qui peut s’ensuivre — en particulier si vous avez été désensibilisé.e par les messages culturels qui vous disent qu’une poursuite effrénée est romantique.

« On nous dit que c’est ce qu’il faut attendre des hommes », affirme Lippman. « Que ça signifie que nous sommes désirables. Et qui ne veut pas être désirable ? »

Mais quand une poursuite flatteuse devient du harcèlement effrayant et que vous voulez que les forces de l’ordre interviennent pour vous protéger, cette socialisation revient en pleine face. Non seulement les femmes doivent faire face à un système de justice pénale qui a été façonné par des mythes sur le harcèlement — comme l’idée fausse selon laquelle la plupart des harceleurs sont des étrangers (ce n’est pas le cas) ou celle affirmant que le harcèlement n’est qu’un petit désagrément (c’est faux) — elles doivent également expliquer pourquoi elles n’ont pas repéré le futur harceleur dès le départ. « À chaque étape de la procédure légale, le personnel soumet la victime de harcèlement à un examen minutieux », note l’étude, « et si elle se comporte d’une manière qui suggère quoi que ce soit d’autre que son rejet sans équivoque du prétendant, son comportement peut être — et est souvent — utilisé comme un prétexte pour ne pas engager de poursuite ou pour trouver une circonstance atténuante au prétendant si l’affaire va en justice ».

Quand les femmes acceptent les mythes sur le harcèlement, quand elles sont socialisées pour percevoir des comportements abusifs comme flatteurs, « il est beaucoup plus difficile d’engager des poursuites parce que [la police] demande : “pourquoi n’avez-vous pas dit non dès le départ ?” » a expliqué Lippman au HuffPost. « Parce que ce n’est pas comme ça que fonctionnent les relations. Il est facile de dire avec le recul que c’était un signal, mais sur le moment, on pense “c’est une histoire mignonne comme dans How I met your mother” ». L’étude suggère que ces signaux peuvent être encore plus difficiles à détecter quand les films que vous regardez représentent les comportements de harcèlements non pas comme des comportements de harcèlements, mais comme une façon normale et souhaitable de faire la cour.

De façon perverse, certains tribunaux semblent reconnaître à quel point ces représentations façonnent les attentes des harceleurs, mais pas celles de leurs cibles. L’an dernier en Australie, un homme accusé de harceler deux femmes a utilisé la « défense Bollywood » : il a dit à la cour qu’il avait « appris par les films de Bollywood que poursuivre sans relâche les femmes était la seule façon de les courtiser ». Son affaire a été classée.

Mais l’étude suggère que la réponse n’est pas de bannir toutes les comédies romantiques. C’est plutôt qu’il y a un lien de causalité entre le fait de regarder des scènes de harcèlement représentées comme quelque chose d’effrayant et le fait de prendre le crime au sérieux ; les participant.e.s qui regardaient ces représentations étaient moins susceptibles d’adhérer aux mythes sur le harcèlement qu’iels ne l’étaient avant de voir ces films. Donc, comme les remakes sont à la mode actuellement, il est clair que nous avons besoin d’un nouveau « Love, Actually ». Sauf que cette fois, Keira Knightley dira au mec de « The Walking Dead » d’arrêter de se comporter comme un harceleur bizarre et de se barrer vite fait du seuil de sa porte.

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2 commentaires

    • Ca commence dès l’enfance avec certains dessins animés et puis ce sont les comédies romantiques qui prennent le relais et on ne voient les relations amoureuses que par ce genre de clichés dangereux : la passion au premier regard, le mec qui insistent jusqu’à ce qu’on tombe amoureuse, le mec qui fait de la merde mais c’est pas méchant tu comprends il est juste maladroit/amoureux/il souffre… l’amour c’est de pardonner, etc.
      Sans même s’en rendre compte on est prises dans ce carcan malsain en effet.

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