Ce que toutes les femmes font sans que vous le sachiez

Ce billet est la traduction d’un article de Gretchen Kelly paru sur le site du Huffington Post le 23/11/2015. Traduction par moi-même avec l’accord de l’auteure.

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La même chose se produit à chaque fois que je parle ou que j’écris à propos des problèmes que rencontrent les femmes. Des problèmes comme les codes vestimentaires, la culture du viol et le sexisme. On me répond : Il n’y a pas des choses plus importantes ? C’est vraiment si terrible ? Tu serais pas trop sensible ? T’es sûre que t’exagères pas ?

À. Chaque. Fois.

Et à chaque fois je suis frustrée. Pourquoi est-ce qu’ils ne comprennent pas ?

Je pense que j’ai compris pourquoi.

Ils ne savent pas.

Ils ne savent pas ce que c’est de calmer le jeu, de minimiser, d’acquiescer gentiment.

Mince ! Même nous, les femmes, qui vivons cela, n’en sommes pas toujours conscientes. Mais nous l’avons toutes fait.

Nous avons toutes appris, par instinct ou par expérience, comment minimiser une situation qui nous met mal à l’aise. Comment éviter de mettre un homme en colère ou de nous mettre en danger. Nous avons toutes, à de multiples reprises, ignoré un commentaire blessant. Nous nous sommes toutes forcées à rire d’une drague inappropriée. Nous avons toutes ravalé notre colère quand nous étions rabaissées ou méprisées.

Ce n’est pas agréable. On se sent salies. Mais nous le faisons parce que ne pas le faire pourrait nous mettre en danger ou nous faire licencier ou traiter de salope. Alors nous empruntons généralement le chemin le moins précaire.

Ce n’est pas quelque chose dont nous parlons tous les jours. Nous n’en parlons pas à nos conjoints, maris et amis à chaque fois que ça se produit. Parce que c’est si fréquent, si intrusif, que c’est devenu quelque chose à laquelle on s’est habituées.

Alors peut-être qu’ils ne savent pas.

Peut-être qu’ils ne savent pas qu’à seulement 13 ans, on a dû repousser des hommes adultes en train de reluquer notre poitrine. Peut-être qu’ils ne savent pas que des hommes de l’âge de nos pères sont venus nous draguer à la caisse où on travaillait. Ils ne savent probablement pas que le mec en classe d’anglais, celui qui nous a demandé de sortir avec lui, nous a ensuite envoyé des messages haineux juste parce qu’on l’avait repoussé. Ils ne sont peut-être pas conscients du fait que notre supérieur nous met régulièrement la main aux fesses. Et ils ne savent sûrement pas que la plupart du temps, nous sourions, en serrant les dents. Que nous détournons le regard ou que nous faisons semblant de ne pas avoir remarqué. Ils n’ont probablement aucune idée de la fréquence  à laquelle ces événements se produisent. Du fait  que ces événements sont devenus la routine. Tellement prévisibles que nous ne les remarquons presque plus.

C’est tellement la routine que nous choisissons de l’ignorer et de la minimiser.

Ne pas montrer notre colère, notre peur et notre frustration réprimées. Un petit sourire vite fait ou un rire jaune et la journée continue. Nous désamorçons. Nous minimisons. À la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Nous y sommes obligées. Ne pas laisser couler nous mettrait dans une situation de confrontation bien plus souvent que la plupart d’entre nous ne pourraient le supporter.

Nous apprenons comment faire ça dès le plus jeune âge. Sans même y avoir donné un nom ou mis une étiquette. Nous n’avons même pas imaginé que d’autres filles faisaient la même chose. Mais nous avons appris par nous-mêmes, nous sommes devenues expertes dans l’art du désamorçage. Nous avons appris par l’observation et l’évaluation rapide des risques ce que nos réactions devraient ou ne devraient pas être.

C’est ça être une femme dans ce monde. C’est se forcer à rire du sexisme parce que nous pensons ne pas avoir le choix.

Nous passons rapidement en revue une liste mentale. A-t-il l’air instable, en colère ? Y a-t-il d’autres personnes dans les environs ? Est-ce qu’il semble raisonnable et essaie juste d’être drôle, même maladroitement ? Si je dis quelque chose, cela aura-t-il un impact sur mes études/mon travail/ma réputation ? En quelques secondes, nous choisissons de dire quelque chose ou bien de laisser couler. Nous choisissons de le remettre à sa place ou de nous en aller, de sourire poliment ou de faire semblant de ne pas avoir entendu/vu/senti.

Ça arrive tout le temps. Et il n’est pas toujours facile de savoir si la situation est dangereuse ou pas.

C’est le supérieur qui dit ou fait quelque chose de déplacé. C’est le client qui retient notre pourboire hors de notre portée jusqu’à ce que nous nous penchions sur lui. C’est le copain qui a trop bu et qui essaie de nous coincer pour un « petit coup entre amis » même si nous avions bien précisé ne pas être intéressées. C’est le type qui s’énerve si on refuse de sortir avec lui. Ou de danser avec lui. Ou de boire avec lui.

Nous voyons cela arriver à nos amies. Nous constatons que cela se produit dans tellement de circonstances et si souvent que cela devient la norme. Et nous n’avons aucune opinion à ce sujet. Jusqu’à cette fois où ça a failli devenir une situation dangereuse. Jusqu’à ce qu’on apprenne que le « copain » qui nous a coincée a été accusé de viol le jour suivant. Jusqu’à ce que notre patron mette à exécution sa promesse de nous embrasser pour le réveillon du Jour de l’An lorsqu’il nous trouve seule dans la cuisine. Ces moments-là se détachent. Ce sont ceux dont on parlera peut-être à nos amis, nos conjoints, nos maris..

Mais et toutes les autres fois alors ? Toutes les fois où nous avons été mal à l’aise ou nerveuses mais où rien de plus ne s’est passé ? Ces fois-là, nous reprenons simplement le cours de nos occupations et nous n’y pensons plus.

C’est ça être une femme dans ce monde.

C’est se forcer à rire du sexisme parce nous pensons ne pas avoir le choix.

C’est avoir la nausée parce qu’on a dû  « jouer le jeu » pour s’intégrer.

C’est ressentir de la honte et du regret parce que nous n’avons pas rembarré ce type, celui qui était intimidant mais qui, avec le recul, semblait en fait probablement inoffensif. Probablement.

C’est sortir notre portable, avec le doigt sur la touche « Appel » quand nous marchons seules le soir.

C’est placer nos clés entre nos doigts au cas où nous aurions besoin d’une arme lorsque nous retournons à notre véhicule.

C’est mentir et dire que nous avons un petit ami juste pour qu’un mec accepte notre refus comme une réponse valable.

C’est se trouver dans un bar bondé, un concert ou tout autre événement attirant les foules, et devoir se retourner pour chercher le con qui vient de nous pincer les fesses.

C’est savoir que même si nous le trouvons, nous ne dirons probablement rien.

C’est traverser le parking d’une grande surface et dire poliment « Bonjour » quand un mec nous dit « Salut » en passant. C’est faire semblant de ne pas entendre lorsqu’il nous engueule parce qu’on ne s’est pas arrêtée pour discuter avec lui. Quoi ? Tu te crois trop bien pour parler avec moi ? T’as un problème ? Pfff… Salope.

C’est ne pas en parler à nos amis ou à nos parents ou à nos maris parce c’est comme ça, ça fait partie de nos vies.

C’est le souvenir qui nous hante de cette fois où nous avons été violentées, agressées ou violées.

Ce sont les fois où nos amies nous racontent en larmes qu’elles ont été violentées, agressées ou violées.

C’est réaliser que les dangers que nous percevons à chaque fois que nous devons choisir de faire face à ces situations ne sont pas le fruit de notre imagination. Parce que nous connaissons trop de femmes qui ont été violentées, agressées ou violées.

Je crois que je commence à me rendre compte qu’ignorer le problème et ne pas en faire une histoire n’aide personne.

Je me suis rendue compte récemment que beaucoup d’hommes n’étaient sans doute pas conscients de ça. Ils ont entendu parler de choses qui se sont produites, ils ont probablement vu des choses et se sont parfois interposés. Mais ils n’ont aucune idée de la fréquence à laquelle ces événements se produisent. Et du fait qu’ils colorent une grande partie de ce que nous disons ou faisons et la manière dont le faisons.

Nous devons peut-être mieux l’expliquer. Nous devons peut-être arrêter de l’ignorer en  notre for intérieur, de le minimiser dans nos propres esprits.

Les hommes qui ignorent ou se détournent lorsqu’une femme parle de sexisme dans notre culture ne sont pas de mauvaises personnes. C’est simplement qu’ils n’ont pas vécu notre réalité. Et nous ne parlons pas vraiment de ce que nous vivons au quotidien. Comment pourraient-ils donc savoir ?

Alors, peut-être que les mecs bien dans nos vies n’imaginent pas que nous faisons face à tout ça régulièrement.

Ça fait peut-être tellement partie de notre norme qu’il ne nous est même pas venu à l’esprit que nous devions leur en parler.

Je me suis rendue compte qu’ils n’en connaissent pas la portée et qu’ils ne comprennent pas toujours que c’est ça, notre réalité. Alors, oui, quand je m’enflamme pour un commentaire sur la robe moulante d’une fille, ils ne comprennent pas toujours. Quand je m’emporte à propos du sexisme ordinaire dont je suis témoin… quand j’entends ce que ma fille et ses amies vivent… ils ne se rendent pas compte que c’est la petite pointe d’un énorme iceberg.

Je crois que je me rends compte qu’on ne peut pas s’attendre à ce que les hommes comprennent à quel point le sexisme ordinaire est intrusif si nous ne commençons pas à leur dire et à le désigner le cas échéant. Je crois que je commence à me rendre compte que les hommes n’imaginent même pas que, même lorsqu’elles déambulent dans un magasin, les femmes doivent être sur leurs gardes. Nous devons être vigilantes, inconsciemment, à propos de notre environnement et de toute menace perçue.

Je crois que je commence à me rendre compte qu’ignorer le problème et ne pas en faire une histoire n’aide personne.

Nous désamorçons.

Nous sommes très conscientes de notre vulnérabilité. Conscientes du fait que, s’il le souhaitait, ce mec sur le parking du magasin de bricolage pourrait nous écraser et faire tout ce qu’il veut.

Les mecs, c’est ça d’être une femme.

Nous sommes sexualisées avant même de comprendre ce que ça signifie. Nous devenons des femmes tandis que nos esprits sont encore innocents. On nous reluque et on nous fait des commentaires avant qu’on ne sache conduire. Tout ça de la part d’hommes adultes. Nous sommes mal à l’aise mais nous ne savons pas quoi faire, alors nous reprenons le cours de nos vies. Nous apprenons très jeunes que faire face à chaque situation qui nous contrarie  veut dire risquer de nous mettre en danger. Nous savons que nous sommes le sexe physiquement plus petit et plus faible. Que les garçons et les hommes sont capables de nous écraser s’ils le décident. Alors nous minimisons et nous désamorçons.

Alors, la prochaine fois qu’une femme parle du harcèlement de rue et explique à quel point ça la met mal à l’aise, ne l’ignorez pas. Écoutez-la.

La prochaine fois que votre femme se plaint d’être appelée « chérie » au travail, ne haussez pas les épaules. Écoutez-la.

La prochaine fois que vous lisez ou entendez une femme dénoncer le langage sexiste, ne la dénigrez pas pour ça. Écoutez-la.

La prochaine fois que votre petite amie vous dit que la façon dont lui a parlé un mec l’a mise mal à l’aise, ne l’ignorez pas. Écoutez-la.

Écoutez parce que votre réalité n’est pas la sienne.

Écoutez parce que ses inquiétudes sont valables et non pas exagérées.

Écoutez parce que la réalité, c’est qu’elle ou une personne qu’elle connaît personnellement a déjà été violentée, agressée ou violée. Et elle sait qu’il y a toujours le risque que ça lui arrive.

Écoutez parce que même un simple commentaire d’un inconnu peut faire écho à la peur qu’elle a déjà ressentie.

Écoutez parce qu’elle essaie peut-être d’empêcher que ses filles vivent la même expérience qu’elle.

Écoutez parce que rien de mal ne peut jamais découler du fait d’avoir écouté.

Écoutez-la. Tout simplement.

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