Le deuxième sexe

J’ai lu récemment l’un des ouvrages référence du féminisme : Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir.
Du moins le Tome I, qui est déjà très riche et complet. Je lirai le Tome II dès que possible.

DSC00824

Simone de Beauvoir se positionne clairement contre l’essentialisme, notion selon laquelle un groupe d’individu serait déterminé par un ensemble de caractéristiques innées et inaltérables. Partant de ce principe, on peut croire que les femmes sont toutes « naturellement » douces, bavardes, coquettes, maternelles, faibles… et les hommes seraient tous automatiquement courageux, agressifs, portés sur le sexe, intelligents, rationnels, etc. Je crois qu’on connait tous ce genre de clichés.
Car il s’agit bien de clichés sans fondement, tout comme peuvent l’être les stéréotypes raciaux (racistes ?).
C’est un point crucial encore aujourd’hui : quelle est la part d’inné/de naturel, quelle est la part d’acquis/de culturel chez les humains ? et en particulier chez les femmes d’un côté et chez les hommes de l’autre ?
Le débat récent en France sur l’introduction à l’école de ce qu’on a appelé « la théorie du genre »se rapporte directement au fait de démêler ce qui fait partie des caractéristiques biologiques propres à chaque sexe de ce qui est ajouté par conditionnement dès l’enfance.

—–

S. de Beauvoir commence par l’étude de la biologie des mammifères que sont les humains, et souligne le fait que les deux caractéristiques physiques différenciant les hommes des femmes sont :
1/ une force physique plus importante en moyenne chez les hommes,
2/ le temps et l’énergie sacrifiés à la reproduction qui sont énormes chez les femmes et quasi inexistants chez les hommes.
Ainsi le cycle menstruel peut être vécu comme une malédiction et une soumission des femmes à leurs corps, en raison des troubles physiques qui l’accompagnent. La grossesse est décrite par S. de Beauvoir comme encore « pire aliénation » puisque c’est une épreuve difficile pour le corps, un sacrifice, une perte de capacités et que certaines femmes n’en retirent même aucun bénéfice psychologique. L’accouchement, enfin, a longtemps représenté (et représente encore en certains lieux) un risque de mort non négligeable.
L’allaitement est ensuite décrit comme une « servitude », ce à quoi je ne suis pas du tout d’accord puisque, bien mené, un allaitement au sein est plutôt moins fatiguant que le fait de nourrir au biberon. Je dirais plutôt que le fait de s’occuper d’un nourrisson, cet être totalement dépendant et fragile, est quelque chose de vraiment épuisant de toutes manières.
Si les hommes peuvent assez facilement garder le contrôle de leur corps, choisir de devenir parent (au sens de l’implication parentale) ou non, les femmes n’ont un peu de choix que depuis tout récemment dans l’histoire de l’Humanité et doivent passer par bien plus de difficultés, de sacrifices et d’abnégation concernant leur intégrité physique et leurs choix de vie.
La contraception, l’avortement légal, l’insémination artificielle représentent des avancées pour les droits des femmes à maîtriser leur propre corps. Cela leur offre également plus de possibilité de jouer un rôle économique dans la société.
Cela dit, la constitution physique des femmes est comparable à une subordination de la femme à l’espèce, mais elle n’est pas une raison pour définir une hiérarchie entre les sexes.

 

Ouvrière canadienne assemblant des chargeurs de fusils mitrailleurs Bren, Canada 1942.
Source

Pour retracer l’histoire humaine et retrouver l’origine de la domination des hommes sur les femmes, S. de Beauvoir s’appuie notamment sur les travaux d’Engels. Selon lui, la condition des femmes dépend des techniques connues à une période donnée.
Si au début, la division du travail attribue les activités extérieures aux hommes et les taches domestiques aux femmes, les deux classes ainsi formées restent sur un pied d’égalité.
Avec l’expansion de l’Humanité, le besoin de place et le besoin de produire plus se font sentir. Cela passera par l’exploitation voire l’esclavage d’autres hommes et des femmes. L’homme s’approprie par la force la terre et la femme n’ayant plus une force physique suffisante, elle passe du statut de co-équipière à celui de bien.

C’est l’apparition de la société patriarcale fondée sur la propriété privée. (p 100)

Il s’agit d’une oppression socio-économique. La femme n’accède pas à la propriété, elle fait partie du patrimoine. D’où l’esclavage, la polygamie, le droit de vie et de mort (infanticide).
Ce n’est qu’avec l’apparition des techniques industrielles modernes que la différence de force entre hommes et femmes perd son importance et que les femmes retrouvent une place devenue même nécessaire dans le processus de production, et qu’elles peuvent prétendre par là à une émancipation.

Les femmes sont parfois comparées aux prolétaires dans leur lutte mais là où l’ouvrier prend position dans la lutte des classes en réclamant une autre société où son statut serait différent, les femmes ne peuvent changer ce qui est leur identité. Elles demandent seulement à ne pas être discriminées en raison de cette identité.
Les travailleurs ont par ailleurs été hostiles à l’arrivée des femmes sur le marché de la main d’oeuvre car, étant moins bien payées pour un travail égal, elles leur faisaient concurrence. L’oppression des femmes a donc également participé à l’oppression de la classe ouvrière à cette période et les intérêts des deux groupes se sont donc d’abord opposés au lieu de se rejoindre.
Les femmes des milieux ruraux ou artisanaux contribuent plus à la production que les bourgeoises dont la vie est aisée grâce à la fortune de leurs maris, en contrepartie elles n’ont pas à être autant soumises puisqu’elles ont une autonomie par leur travail.

Le contrôle des femmes par les hommes est souvent plus psychologique que physique. L’entravement physique et intellectuel des femmes se fait par la manipulation, notamment la galanterie. Les femmes sont surveillées, elles doivent apprendre des règles de savoir-vivre compliquées, ce qui entrave leur autonomie et leur volonté d’indépendance. On met en particulier les bourgeoises dans des cages dorées en les honorant d’attentions et de politesses et en leur enlevant le poids de la moindre responsabilité. C’est une manière d’opposer les intérêts en tant que femme et les intérêts en tant que bourgeoise.

Libérée du mâle, elle serait condamnée au travail (p 194)

 

FMBredtEveMary

L’Humanité cherche à créer, à se transcender. La femme donne la vie, elle reste en quelque sorte au stade animal contrairement à l’homme qui risque sa vie, construit de nouvelles choses, tue…
La femme est associée à la religion, à la magie, à l’enfantement mystérieux, à l’agriculture (concept de Terre-Mère) tandis que l’homme est associé à la rationalité, à la technique, au contrôle.
Toute cette opposition est une perception masculine qui se retrouve à travers les âges et les lieux.

L’homme a tour à tour idéalisé/vénéré et méprisé/dominé la femme. Avec l’évolution des techniques, l’homme a maîtrisé et façonné son environnement. La femme n’a plus été considérée comme une figure mystérieuse détenant le pouvoir de vie et de mort et donc inspirant la crainte.

Les peuples qui sont demeurés sous la coupe de la déesse-mère, ceux où s’est perpétuée la filiation utérine se sont aussi arrêtés à un stade de civilisation primitive. C’est que la femme n’était vénérée que dans la mesure où l’homme se faisait esclave de ses propres craintes, le complice de sa propre impuissance : c’est dans la terreur et non dans l’amour qu’il lui rendait un culte. Il ne pouvait s’accomplir qu’en commençant par la détrôner. (p 131)

La place des femmes dans les mythes est celle que les hommes leur ont faite.
La femme est souvent considérée comme un intermédiaire entre l’homme et la nature. La femme et la Nature doivent être dominées. Les parures des femmes représentent bien souvent la Nature, de façon stylisée donc maîtrisée. Les bijoux, les coiffures, le maquillage ont pour but premier de dompter l’animalité de la femme et donc la Nature en même temps, ainsi que de figer la femme dans une éternelle jeunesse.

Eve est donnée à Dieu à Adam pour briser sa solitude. Elle est un moyen pas une fin en elle-même.
La femme, parfois considérée comme créée à partir de l’homme (Eve depuis la côte d’Adam) est un dérivé de l’homme et non un être entier et à part. Son existence est accidentelle. Elle est « exclusivement définie dans son rapport avec l’homme » (p 244).
L’homme se voit comme un dieu déchu et non comme un animal. Mais la femme lui rappelle que son existence dépend de son corps. Elle est associée à la Mort autant qu’à la Vie.
De nombreux mythes parlent d’un héros luttant pour sortir des entrailles de la Terre, d’une grotte humide, sombre et mystérieuse… comme une allégorie de la naissance et de l’émancipation de l’homme de sa condition de créature engendrée par la femme.

Le corps des femmes est incompris et redouté…
Les menstruations sont un sujet tabou. Elles sont considérées comme une souillure, une impureté voire une essence maléfique. En cette période, les femmes sont isolées et craintes, car on craint toujours ce que l’on ne comprend pas.
La virginité est quant à elle tantôt souhaitée voire exigée, tantôt redoutée, comme on l’apprend par des exemples variés selon les cultures. C’est encore en raison du mystère qui l’entoure. La virginité au mariage peut être refusée par peur de pouvoirs mystiques, du sang ou parce que l’activité sexuelle est vue comme une preuve de sex-appeal voire de fécondité. Cette même virginité peut au contraire être exigée : pour prouver la filiation des enfants à venir, pour posséder totalement la femme en question ou par esprit de conquête et de découverte.  Il est donc possible de passer d’un extrême à l’autre, mais finalement ce n’est jamais la femme en question qui est vraiment libre de ces actes et maîtresse de son corps.
À noter cependant, que la virginité n’est souhaité qu’en association à la jeunesse. Toute femme n’ayant pas eu de rapport sexuel avec un homme est suspecte. À moins qu’elle ait voué sa vie et son corps à un dieu, on imaginera qu’elle est possédée par le diable. L’idée qu’elle soit libre et qu’elle décide elle-même de ce qu’elle fait de son corps ne semble pas être une option.

Les religions et les codes ont été écrits par des hommes alors que le patriarcat était déjà bien établi. Les femmes se retrouvent donc en position subordonnée. Elles doivent accepter les mauvais traitements et sont assimilées au Mal. L’altérité de la femme en fait une ennemie.
La seule façon pour les femmes d’être traitées décemment, c’est d’être chastes/fidèles et soumises. Les hommes leur accordent cette place puisque les femmes sont nécessaires à la perpétuation de l’espèce.
La femme est tellement vue comme imparfaite, ratée, source de tentations maléfiques pour l’Église Chrétienne que les prêtres ne doivent plus se marier ! Face à Ève la pécheresse, la figure de la Vierge Marie, mère du mâle divin, est vénérée. C’est la parfaite incarnation de la dichotomie sainte/putain.
Marie est la mère qui se prosterne devant son fils. L’homme est libérée du pouvoir de vie et de mort de la femme et ne se soumet plus qu’à Dieu.

Dans les contes, les hommes ont également le beau rôle.
Le père est bienveillant.
La belle-mère est maléfique.
La princesse est passive et soumise.
Le prince arrive et résout le problème.
Il apprécie ce rôle de libérateur d’une femme maltraitée qui va en un instant lui céder.
La femme dans ce cas est là pour admirer et être reconnaissante envers l’homme.

————–

S. de Beauvoir aborde bien sûr d’autres thèmes : la lutte pour le droit de vote des femmes, la représentation des femmes chez certains écrivains misogynes…

L’auteur démonte par exemple dans le chapitre consacré au point de vue psychanalytique, le sexisme de Freud selon qui la sexualité féminine est infantile et entachée par le « complexe de castration ». À noter que les théories de Freud sont également homophobes et font porter la responsabilité de l’inceste sur les enfants ! Ces travaux ne devraient vraiment pas servir de référence à la psychanalyse.

Simone de Beauvoir fait également remarquer très justement que les hommes sont considérés comme les être humains « de base », le genre par défaut et c’est même dans la langue française le masculin qui fait office de neutre. Le féminin est ainsi secondaire, c’est une sous-catégorie d’être humain. Anita Sarkeesian fait la même constatation dans le domaine de la culture populaire dans cette vidéo de Feminist Frequency. Un être humain neutre est un homme alors qu’une femme doit avoir un signe distinctif : robe, couleur rose…

toilet-md

 

Mais pourquoi les hommes ont-ils toujours dominé les femmes, alors que celles-ci sont aussi nombreuses que les hommes ?
L’écrivaine l’explique par le fait que les femmes sont un ensemble de personnes trop disparates pour former une communauté soudée et forte. Des intérêts de classe, de race… peuvent les opposer et prendre le pas sur la cohésion qu’elles pourraient avoir en tant que personnes du même sexe.

Elles vivent dispersées parmi les hommes, rattachées par l’habitat , le travail, les intérêts économiques, la condition sociale à certains hommes – père ou mari – plus étroitement qu’aux autres femmes. Bourgeoises elles sont solidaires des bourgeois et non des femmes prolétaires ; blanches des hommes blancs et non des femmes noires. […] même en songe la femme ne peut exterminer les mâles. Le lien qui l’unit à ses oppresseurs n’est comparable à aucun autre. (p 21-22)

Elle fait également très justement remarquer que les hommes et les femmes sont liés par des besoins réciproques, mais que seul l’homme a le pouvoir de combler ses besoins sans le demander. Il a l’avantage au niveau juridique, au niveau économique, au niveau du prestige…
On peut faire le parallèle avec une relation maître / esclave.

En outre, l’émancipation des femmes est difficile à obtenir parce que se rebeller contre cet ordre établi c’est se mettre en marge, s’isoler, renoncer à l’approbation des autres et à une certaine sécurité. Andrea Dworkin a très bien décrit ce phénomène dans son livre Les Femmes de droite en 1983. Ne pouvant détruire un système oppresseur les femmes font parfois le choix (conscient ou non) de tirer profit de ce système au niveau personnel, même si cela fait stagner ou reculer la cause des droits des femmes.
Un exemple type serait celui d’une femme soumise à son mari et répondant à ses attentes afin de pouvoir bénéficier de sa protection (contre la violence masculine en particulier).
La sécurité s’oppose donc à la liberté, comme c’est souvent le cas lorsqu’on sort du conformisme et qu’on remet en cause un modèle sociétal.

L’émancipation passe par l’éducation et l’instruction. La société encourage les garçons à être entreprenants, actifs et les filles à être sages, passives et à attendre leur « prince charmant ». Le bonheur dépendrait donc de quelqu’un d’autre, d’un homme bien sûr. C’est un cercle vicieux. Cette supposée infériorité a tendance à être intériorisée par les femmes et bien des femmes considèrent devoir choisir entre vie maritale/familiale et carrière/épanouissement personnel. Un homme n’aura pas besoin de se poser cette question. Une femme devra franchir plus d’obstacles pour s’affirmer.

1173711_658099734226343_1840586221_n

Toutes les filles devraient pouvoir être une princesse et Dark Vador en même temps 

Cet ouvrage est clairement un must-read pour comprendre la condition féminine à travers les âges et la situation à laquelle on est arrivés aujourd’hui. Par l’étude de la biologie humaine et animale, celle de l’histoire et celle des nombreux mythes, on arrive à comprendre des mécanismes encore en action de nos jours et qui maintiennent les inégalités entre les sexes, entre les genres.

Ce brillant essai a fait scandale au moment de sa sortie en 1949, ce qui confirme le fait que la démarche d’analyse des mécanismes d’oppression masculine et la demande d’une société égalitaire était encore considérée comme scandaleuse. Il a été rapidement traduit en plusieurs langues et s’est vendu dans de nombreux pays, malgré des tentatives d’interdiction pour causes politiques ou religieuse.
C’est un incontournable de la philosophie féministe et du militantisme pour les droits des femmes.

Il me parait vraiment aberrant que ce livre ne soit pas automatiquement étudié en France (l’est-il plus ailleurs) mais on en revient, après tout, au coeur du problème : les décideurs sont majoritairement des hommes, donc des dominants qui n’ont pas envie de remettre en question leurs privilèges. Pourtant si les analyses de Simone de Beauvoir n’étaient pas justes, pourquoi ne pas avancer des arguments contre ces analyses, plutôt que d’éviter le débat ?

Les choses n’ont presque pas changées depuis cette vidéo interview de Simone de Beauvoir. C’est un peu plus discret (parfois plus caché) mais les problématiques restent les mêmes et sont tout aussi fortes.
Tout comme les propos et actes racistes sont condamnables par la loi (ce qui ne veut pas dire que le racisme n’existe plus, mais qu’il y a un recours légal pour essayer de s’en protéger et que la Société a pris position CONTRE) depuis relativement peu de temps dans l’histoire de l’Humanité, la lutte contre le sexisme avance très lentement (et que dire de celle contre le spécisme, dont la définition reste encore inconnue !).

 

 

Publicités

4 commentaires

  1. c’est vraiment une lutte que nous devons achever en tant que femme. il est clair , notre destin n’est pas fait d’avance mais c’est a nous de prendre en charge nos vies, decider de ce que nous voulons devenir pour nous affirmer en tant que femme mais au meme titre que les hommes. merci Beauvoir

    J'aime

    • Oui, c’est une lutte !
      Il faudra vraiment que je prenne le temps de lire le tome II. Beauvoir, tout comme Dworkin et d’autres, pousse vraiment l’analyse et la réflexion et c’est salvateur pour toute femme de comprendre ce qu’elles expliquent.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s